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Succès littéraire de Mariama Bâ pour son livre « Une si longue lettre »

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mariama BA

Le livre de Mariama Bâ qui vient d’être publié aux Nouvelles Editions Africaines est intitulé « Une si longue lettre ». L’unanimité des lecteurs et des critiques semble faite pour dire que c’est un roman plein de sensibilité comme seules les femmes savent en avoir.

Ce livre retrace la vie de deux amies: celle qui écrit la lettre, c’est Ramatoulaye. Celle à qui on écrit, c’est Aïssatou. A travers leurs deux vies que raconte celle qui écrit, c’est la sensibilité de deux femmes qui n’ont pas le même tempérament qui se dessine, c’est à la fois et surtout la peinture de la société sénégalaise. Cette femme ayant des enfants, il est normal qu’elle en parle. Cela débouche aussi sur la description de la jeunesse actuelle, des problèmes qui se posent à elle et aux mères éducatrices. Mais des femmes âgées sont représentées également dans ce roman. C’est la troisième génération de femmes. Leurs caractères et leurs mentalités se dessinent. Il y a notamment dans le récit une dame, la belle-mère du héros principal du roman. Cette dame pour entrer dans une certaine catégorie de femmes, les femmes aux bracelets lourds, n’hésite pas à mettre fin aux études de sa jeune fille et à la donner en mariage à un homme qui pourrait être son père. Il y a également Tante Nabou qui représente la femme traditionnelle, attachée à la vérité ancienne et qui défend farouchement son sang contre l’apport du sang d’une bijoutière ou castée. Il y a aussi une autre femme, Fatoumata qui est griote et qui représente une autre catégorie de femmes. En un mot, il y a dans ce roman un peu de tout ce qui intéresse de près ou de loin, à l’heure actuelle, nos sociétés en général, les femmes en particulier. C’est ce qui a fait dire à certains que ce livre ferait date dans l’histoire de la littérature africaine. Nous avons rencontré Mariama Bâ pour ces raisons. Nous avons parlé avec elle de sa vie, de ses idées et de son oeuvre.

Qui êtes-vous, Mariama Bâ?

Je suis une sénégalaise. Mon père fut le premier ministre de la santé de la Loi-Cadre. Je suis orpheline de mère. J’ai été élevée par ma grand-mère. Mais grâce à mon père et à la vision juste qu’il avait eu de l’avenir, j’ai été à l’école, malgré mes grands-parents qui étaient des traditionalistes. Ma maison familiale est située à l’ancienne route des Abattoirs municipaux de Dakar qui porte actuellement le nom d’un conseiller municipal, Armand Angrand. Elle fait face au service d’hygène. Ce bâtiment montre par sa structure l’aisance de mes grands-parents. Mon grand-père est un lébou de Dakar. Dans notre concession familiale, il y a une grande mosquée en dur où s’assemble une foule à chaque heure de prière. Normalement, j’aurais dû grandir dans ce milieu familial, sans connaître l’école, avec l’éducation traditionnelle qui comprend l’initiation à des rites. Je devais savoir faire la cuisine, la vaisselle, piler le mil, transformer la farine en couscous. Je devais savoir laver le linge, repasser les grands-boubous et chuter le moment venu, avec ou sans mon consentement dans une autre famille, chez un mari.

Mais vous avez été tout de même à l’école. Quelle formation avez-vous reçue?

J’ai fait les classes primaires à l’actuelle école Berthe Maubert anciennement dénommée Ecole des Filles. En ce temps-là, après le certificat d’études primaires élémentaires, on faisait une classe préparatoire pour les grands examens. Le choix n’était pas vraiment large. Les bonnes élèves étaient orientées vers le concours de l’Ecole Normale des jeunes filles de Rufisque. Les élèves les plus âgées allaient à l’Ecole des Sages-Femmes. Les autres apprenaient la dactylographie pour être des secrétaires, par une formation accélérée. Je n’ai pas choisi d’aller à l’Ecole Normale des jeunes filles de Rufisque. J’avais choisi d’être secrétaire. J’avais à cette époque 14 ans. L’importance du choix d’un métier ne m’apparaissait pas du tout. C’est la directrice de l’école des filles qui est venue me retirer du groupe des élèves du secrétariat. Elle me dit: « Tout le monde mais pas toi. Tu es intelligente. Tu as des dons. Même si tu ne veux pas y aller, tu vas préparer le concours d’entrée à l’Ecole Normale des jeunes filles de Rufisque pour le renom de notre école. » C’est pour le renom de notre école donc que j’avais préparé ce concours. A mon admission mes grands-parents ont voulu s’opposer à mon entrée à cette école. Un de mes oncles disait: « Pour les études d’une fille, le certificat d’études, ça suffit largement. Halte-là. »Il a fallu vraiment le dynamisme de notre directrice Mme Maubert pour arracher le consentement de ma famille, mon père étant absent, affecté à Niamey. Le concours de l’Ecole Normale des jeunes filles de Rufisque était organisé à l’échelon de l’ex Afrique Occidentale Française. J’avais la chance de sortir cette année-là, première de l’ex-AOF. Mme Legoff, directrice de l’école des jeunes filles de Rufisque, était une femme de tête. Mais j’insiste sur le fait qu’elle était aussi une femme de coeur. C’est de son coeur qu’est né ce lien qui me relie à elle. Ce lien m’a suivi toute ma vie. Ce n’est pas un sentiment qui m’est spécial. C’est le sentiment de toutes les filles qui ont vécu à Rufisque. Mme Legoff avait une vision juste de l’avenir de l’Afrique. Son éducation reposait sur les principes que nous entendons prôner aujour’hui: « enracinement et ouverture. Enracinement dans nos valeurs traditionnelles propres, dans ce que nous avons de bien et de beau, et ouverture aux autres cultures, à la culture universelle. » C’est ainsi qu’elle était arrivée à nous faire oublier que nous étions de colonies différentes. Nous avons noué des amitiés par affinités et par tempérament sans penser que telle était guinéenne, telle dahoméenne et telle autre ivoirienne; ce qui a créé entre nous un vrai brassage de races et de moeurs. Cela nous a appris à tenir compte d’autrui, à faire taire nos ressentiments. Un esprit de tolérance!

Du militantisme d’association

Depuis combien de temps êtes-vous dans l’enseignement?

J’ai exercé pendant 12 ans. Je suis sortie de l’Ecole Normale des jeunes filles de Rufisque en 1947. J’ai fait mes premiers pas dans l’enseignement à l’école de Médine. C’est à la suite d’une maladie que j’ai été affectée à l’inspection régionale où je sers toujours.

Il semble que vous servez aussi dans bon nombre d’associations féminines comme membre à part entière…

Je suis membre de  »Amicale Germaine Legoff ». C’est l’Amicale de toutes les Normaliennes qui ont reçu leur formation de Mme Legoff à Rufisque. C’est cette amicale qui avait demandé aux autorités sénégalaises de prénommer l’Ecole Normale des jeunes filles de Rufisque, l’Ecole normale des jeunes filles Germaine Legoff. Nous avons obtenu satisfaction. Je suis aussi membre du Soroptimiste International, Club de Dakar. Je suis membre également du Cercle Fémina qui est une association de solidarité.

Mais pourquoi avez-vous opté pour le militantisme d’association?

Il y a des difficultés réelles pour la femme dans le militantisme politique. Si la femme est animée d’un idéal politique, si elle ne veut pas seulement être un support, un objet qui applaudit, si elle a en elle un message politique, il lui est difficile de s’insérer dans un parti politique. Les hommes sont souvent égoïstes. Il faut voir le visage de l’Assemblée nationale sénégalaise. C’est le pluralisme politique qui a renforcé le nombre de femmes, avec les femmes élues au niveau de l’un des partis d’opposition, le parti démocratique sénégalais, PDS. S’il n’y avait pas eu l’apport féminin de ce parti, il y aurait comme dans la législation précédente, quatre femmes; ce qui n’est même pas une représentation régionale. Il y a aussi des difficultés inhérentes aux responsabilités de la femme au foyer. C’est la femme qui enfante, qui est mère, qui nourrit ses enfants, qui fait ou supervise les travaux domestiques. Il est difficile qu’elle cumule ces tâches avec des activités extérieures, si elle ne sait pas programmer son temps. Il est difficile d’ajouter des responsabilités à cet enlisement que représente la marche du foyer. Il y a également un autre handicap: le travail de la femme corse davantage la difficulté du militantisme politique. Au niveau des partis les organisations féminines connaissent des tiraillements inconnus des organisations masculines du fait du tempérament de la femme. La femme a l’émotion facile et la langue bien pendue. Quand elle rencontre une rivale sur son chemin, elle se met sans hésitation à fouiller dans son passé, pour ressusciter la grand-mère sorcière ou un fait sordide du grand-père. Au lieu de placer la lutte sur le plan idéologique, elle instaure la lutte sur le plan personnel. Toutes ces difficultés font hésiter bien des femmes à entrer dans l’arène politique. Dans le militantisme politique, l’octroi de postes comme les portefeuilles ministériels, les sièges de députés doublent les rivalités. Mais quand on a envie de travailler sainement, qu’on ne recherche pas à être connue, les associations féminines offrent des cadres d’évolution aux angles plus arrondis. Il y a des manoeuvres plus aisées sans hargne, sans rogne, sans grogne. Les associations féminines donnent les mêmes moyens d’épanouissement que les partis politiques. La promotion de la femme et de l’enfant sont souvent le mobile de leurs actions, même des femmes politiciennes. Cela ne signifie pas que nous soyons désintéressées du sort de notre pays, que nous n’aimions pas la politique. Bien au contraire. Nous savons le poids politique plus déterminant pour la marche de la Nation que le poids des associations féminines. Mais malgré cela, il y a des satisfactions dans le militantisme d’association.

Les encouragements d’Annette Mbaye D’Erneville.

Venons-en maintenant à votre roman intitulé « Une si longue lettre » qui semble faire l’unanimité des lecteurs et des critiques. Qu’est-ce qui vous a poussée à écrire?

Ce sont des amitiés (hommes et femmes) qui m’ont poussée à écrire. Quand j’étais à l’Ecole Normale des jeunes filles de Rufisque, mes devoirs étaient jugés très bons. Notre directrice avait montré l’un d’eux au directeur de la revue « Esprit » qui était venu en visite dans notre école. Ce dernier avait trouvé le texte tellement intéressant qu’il l’avait publié dans la revue. Après, Maurice Genevoix en publia de larges extraits dans un livre. M. Terisse en faisant un manuel pour les élèves du cours moyen de deuxème année a adapté le texte en le titrant: « Enfance à Dakar ». Ce devoir éclairait de souvenirs personnels les lieux de ma naissance, comme on me demandait de le faire. Mais à la fin du texte, comparant mon enfance dans cette route de l’Abattoir, mon milieu familial et ses douceurs, au milieu où j’évoluais, j’ai senti en moi un conflit. Et je m’étais écriée: »On a blanchi ma raison et ma tête est restée noire. Mais mon sang inattaquable piaffe dans mes veines civilisées ». J’avais écrit également en me souvenant des danses de mon enfance « J’avais huit ans et je criais tam-tam emporte-moi ». A une époque où l’on prônait l’assimilation, je prenais position en la refusant. C’est ce refus qui a fait la célébrité de ce devoir. Des amis m’ont toujours poussé a écrire, surtout Annette Mbaye d’Erneville, ancienne journaliste à Radio-Sénégal. Forte de ma promesse, elle avait annoncé aux Nouvelles Editions Africaines (NEA) que j’allais leur apporter un manuscrit. Alors j’ai pensé à la réaction de ces messieurs assis autour d’une table commentant le fait de la non remise de manuscrit et se moquant d’une femme. Je me suis mise aussitôt à écrire « Une si longue lettre ». Il est vrai que j’en connaissais les contours et que des éléments foisonnaient dans ma tête. Je voyais déjà comment le livre pouvait se terminer. L’encouragement d’Annette Mbaye d’Erneville a aidé à la naissance de l’oeuvre.

Pourquoi parlez-vous au juste à la première personne du singulier dans ce livre?

J’ai voulu donner au roman une forme originale. En général, l’auteur se met en dehors des personnages et raconte. J’ai choisi la forme d’une lettre pour donner à l’oeuvre un visage humain. Quand on écrit une lettre, on dit je. Ce « je » s’identifie à Ramatoulaye et non à l’auteur.

La polygamie indéfendable…

Dans votre roman, vous abordez entre autres problèmes, celui de la polygamie. Vous le faites par l’entermédiaire du personnage principal Ramatoulaye. Cette dernière parle sans gaîté de coeur du mariage de son mari avec Bintou l’amie de la jeune fille Daba. Comment voyez-vous personnellement le fait polygamique?

Une femme n’accepte jamais la polygamie par gaîté de coeur. C’est le cas de Ramatoulaye. Les femmes qui acceptent la polygamie sont contraintes. Comme le dit si bien d’ailleurs Aminata Sow Fall dans son livre intitulé « La grève des battus ». Je cite de mémoire: « Toutes les femmes ont au moins une fois dans leur vie rêvé d’un mari pour elles toutes seules. » C’est contraintes par les hommes, par la société, par la tradition, que la femme vit en polygamie. Une femme de mon âge qui approche de la cinquantaine peut accepter la polygamie. Quand par exemple on perd son mari où qu’on est divorcée d’un certain âge, il est difficile de trouver un conjoint de son âge, libre. Pour ne pas terminer solitairement ses jours, on peut en sacrifiant son idéal, avoir un compagnon. C’est sur ce plan seulement que la polygamie est peut-être défendable. Et encore, on fait du tort à la femme avec qui on partage son mari et les problèmes restent aussi ardus qu’à vingt ans. Mais une jeune fille qui est au début de sa vie, qui a tout son avenir, qui a son potentiel de jeunesse et de beauté, elle peut tout de m’ême s’engager dans le mariage monogamique. Les jeunes qui vont dans un mariage détrôner celle qui y est, subiront elles aussi, un jour, le même sort. Le mari qui commence à avoir deux femmes ne terminera certainement pas avec deux femmes. Il ira jusqu’à quatre femmes. Les mêmes raisons qu’il apporte à sa deuxième épouse pour expliquer son geste, il les donnera à la troisième fiancée ou à la quatrième pour les épouser.

Contre le système des castes mais…

Dans votre roman, vous abordez également le problème des castes. Il y a Aïssatou à qui on écrit la lettre, qui est castée et mariée à Mawdo Ba, un toucouleur de sang noble. En ce qui vous concerne, quel est votre jugement sur le système des castes?

A mon niveau, il m’est vraiment très difficile de répondre. Je trouve que c’est un problème à dépasser comme tant d’autres. Mais ce n’est pas avec nous qui sommes une génération charnière que ce problème trouvera une solution définitive. Nous pouvons aider à l’amorce d’une solution. Nous subissons des pesanteurs sociales au niveau de nos parents qui sont encore vivants. Je compte davantage sur les jeunes pour que ce problème soit aboli.

D’après ce que j’ai compris, vous n’accepteriez pas de donner votre fille par exemple à un jeune homme casté.

Si je le faisais, j’aurais les haros de toute ma famille, même si profondément je suis contre la ségrégation des castes. Il y a la force du sang, la force des liens familiaux. Je suis obligée de me plier aux exigences du groupe. Si j’ai ma fille qui marie son enfant avec un casté, ce n’est pas moi qui viendrai l’en dissuader. Je ne trouverais pas la même attitude indifférente chez mes parents.

Revoir la cellule familiale

Après avoir lu tout votre livre, on a l’impression que dans nos pays il y a une crise de la famille. Est-ce exact?

C’est très juste. Il y a une remise en question de la cellule familiale. C’est surtout au niveau des hommes qu’il y a crise. Nos grands-pères et nos pères craignaient Dieu et avaient des principes même s’ils étaient polygames. Il y a un certain respect qu’ils accordaient à leurs femmes. Il y a des limites qu’ils n’osaient pas franchir. On assiste aujourd’hui à des remises en question apportées dans notre société par des violations extérieures. Ces violations extérieures remettent en cause le noyau auquel nous croyions dans le passé et qui faisait vraiment notre force. Il y a notamment les agressions matérielles, celles de la société de consommation qui font que les jeunes filles très tôt, veulent arriver à l’échelon extrême de la richesse: voiture, villa, prêt-à-porter etc… Elles n’hésitent pas à se marier avec des hommes plus âgés qu’elles et nantis de trente gosses déjà. Où peut aboutir un mariage si disparate?

La crise de la famile ne rique-t-elle pas d’avoir des répercussions sur le plan national?

Ce sont les familles qui composent la Nation. S’il n’y a que des familles soudées, avec une vie harmonieuse, cela se répercute au niveau national. Il y a entente et épanouissement. Mais si les familles sont par contre désagrégées, les enfants, qui représentent le levain et l’avenir du pays ne sont pas bien éduqués. Ces enfants devenus adultes ne seront pas des hommes formés, conscients, aptes à tenir les rênes du pouvoir. La Nation recrute ses dirigeants parmi les enfants. Ces enfants pervertis, la Nation se retrouve avec des chefs comme ces faux dirigeants qui se prennent pour des dieux et poussent leur cruauté et leur inconscience jusqu’à assassiner des enfants.

Le tertre abandonné ou le chant écarlate?

De quoi dépend à votre avis, la réussite d’un foyer?

La femme est l’âme du foyer. L’homme et la femme ont deux natures différentes. La femme mariée porte davantage d’intérêt au compagnon de sa vie. Elle n’a pas d’ambition en dehors de son foyer. C’est un être qui n’a pas d’instinct polygamique. La femme est sans problème. C’est donc l’homme qui fait la réussite d’un foyer. Si l’homme se comporte en homme conscient, en compagnon tendre pour sa femme, cette dernière reste au foyer. La femme ne demande qu’à être aimée. La femme rend l’amour qu’on lui porte.

Après « Une si longue lettre », j’espère Mariama Bâ que vous n’allez pas interrompre brutalement la « correspondance » ou mieux encore, la production littéraire.

Je viens tout juste de terminer un roman. J’hésite entre deux titres « le tertre abandonné » et »le chant écarlate ». Je démontre dans ce livre qu’on ne peut pas impunément se défaire de ce que l’on est, du jour au lendemain. Il s’agit d’un mariage mixte. J’espère que ce roman trouvera un éditeur et la même audience auprès des lecteurs que « Une si longue lettre ».

Alioune Touré Dia. «Succès littéraire de Mariama Bâ pour son livre Une si longue lettre», Amina 84 (novembre 1979), pp.12-14.

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